SUCRE

Par: (pas credité)


PARLER AU QUOTIDIEN DU 14 MARS 2001

La société Eridania-Beghin-Say va-t-elle éclater en quatre sociétés indépendantes ? S’agirait-il alors de « casser du sucre » ? Vous le saurez (peut-être) en écoutant « La chronique des matières premières ». Mais en attendant, vous allez savoir tout (ou quasi tout) sur ce mot de « sucre ».

Disait-on déjà au XIIème siècle que le « sucre », c’est ce qui donne un goût amer au café quand on oublie d’en mettre ? Non. Mais c’est faute de café, et pas faute de « sucre ». Car à l’époque, du « sucre », on en a déjà. Depuis que le sanscrit çarkara l’a légué au grec sakkharon, lui-même passé à l’arabe sukkar, puis à l’italien zucchero, qui nous donne le çucre, attesté sous cette forme en 1275.

Qu’il vienne de la canne ou de la betterave, on a donc du « sucre » depuis longtemps. « Sucre » ou « sucrette » ? On a même cette infamie, dérivé linguistique et ersatz chimique qui caresse dans le sens du poil la peur de l’embonpoint, mais qui permet aussi une intéressante glose du partitif : « sucre » ou « sucrette » ? Soit ! Mais pas un « sucre » ou une « sucrette » ? Car si les « sucrettes » se comptent à l’unité, le « sucre » reste matière, et se pèse plus qu’il ne se compte : « un kilo de sucre », « un peu de sucre », « un morceau de sucre »… Mais un « sucre » ou deux, même si ça se dit, ça fait un peu faute de goût, et c’est contraire au « bon usage ». En revanche, on peut quitter le partitif et revenir à l’unité avec des mots familiers qui évoquent l’intimité des vieux couples et des chiens d’appartement : un « susucre » ? un « canard » ?

Des expressions avec « sucre », on en a quelques-unes, et qui bizarrement n’évoquent que rarement la douceur de l’ingrédient.
Une quand même : « tout sucre » et « tout miel », qui évoque un comportement très aimable, en général trop aimable, qui cache une hypocrisie ou cherche à rattraper une aigreur précédente.
Quant à « faire sa sucrée » (toujours au féminin), c’est faire son aimable, mais aussi sa maniérée, sa chichiteuse un peu faux cul, prout ma chère et compagnie.
Enfin, « se sucrer », c’est faire de gros bénéfices de façon douteuse, et en particulier prendre une commission clandestine dans une transaction. On dit souvent « se sucrer au passage ».
« Sucrer quelqu’un » a voulu dire le maltraiter (par antiphrase probablement, et en parallèle avec saler quelqu’un qui avait le même sens). De là peut-être la signification étonnante qui fait que « sucrer » veut dire supprimer, en particulier dans un texte, lorsqu’on supprime un passage. Serait-ce aussi une sorte de glose de l’image de caviarder, passer au noir, quand « sucrer » serait passer au blanc ? Si ce n’est pas sûr, c’est quand même peut-être.



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