BOURREAU

Par: Yvan Amar et Evelyne Lattanzio

Il y a peu de jours, à l’hôtel Drouot à Paris – et on sait que l’hôtel Drouot est un hôtel des Ventes important, on a vendu aux enchères les quatorze carnets d’Anatole Deibler. De quoi parle-t-on dans ces fameux carnets qui se sont arrachés pour une somme assez rondelette ? Les souvenirs du bourreau ; les souvenirs de 395 exécutions capitales, 395 têtes tranchées, 395 guillotinnages – je sais que le mot n’existe pas, mais vu le nombre de ces actions, on aurait aussi bien pu le créer pour Deibler. Car Anatole Deibler a été bourreau de 1885 à 1939, sinistre longévité pour un sinistre métier.
Mais est-ce un vrai métier que d’être bourreau ? Aujourd’hui, heureusement, cette charge – pas un métier, certainement mais ce mot de charge, qui est celui qui convenait sent encore son ancien régime n’existe plus en France.
Le mot bourreau dérive du verbe bourrer, dont un des sens était maltraiter, taper, faire mal à quelqu’un. On a encore l’expression « bourrer de coups », par exemple pour attester ce sens. Quant au mot bourru, on l’emploie de nos jours dans le sens « peu aimable, toujours de mauvaise humeur » et souvent avec un sous-entendu positif : il est bourru, mais sous cette carapace se cache un grand cœur. Mais le vieux personnage du moine bourru (popularisé par Sganarelle qui en parle à Dom Juan) rappelle que bourru était souvent associé à terrifiant dans la langue classique.
Revenons à notre bourreau. On le sait, c’est l’exécuteur des hautes œuvres, c’est celui qui tue un condamné à mort, qui comment donc cet assassinat légal. On peut remarquer qu’on ne dit jamais que le bourreau tue. C’est pourtant vrai, mais ça répugnerait à la langue administrative. On dit qu’il exécute. Qu’il exécute quoi ? La sentence. Et par un glissement de sens exécuter quelqu’un a signifier le tuer, sur ordre, suite à une décision.
Alors les bourreaux sont toujours vivants, avec des sens différents. Le mot est parfois employé comme synonyme de tortionnaire, celui qui torture.
Et on le trouve dans des expressions imagées et bien moins effrayantes :
Le bourreau des cœurs – séducteur impénitent, employé pour des hommes uniquement qui réduisent les cœurs féminins à leur merci, mais aussi qui les brisent . A la chaîne, ils séduisent et abandonnent. Bourreau de travail et cette expression est encore plus étrange. Le bourreau de travail est celui qui traille énormément. Pourquoi bourreau. Il exécute son travail ? Ou le met à mort, en vient à bout alors que d’ordinaire on s’attend à ce que ce soit le travail qui vienne à bout du travailleur. Tout cela est possible mais bizarre. Encore un des charmes de la langue française.


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