A QUOI ON JOUE ?

Par: Yvan Amar et Anne-Cécile Bras

Noël et les jours qui suivent… période bénie pour les fabricants de jouets… La racine est-elle productive ? Pas tant que cela.
Mais on peut noter déjà que le verbe donne naissance à deux substantifs, jeu et jouet.

Apparemment, pas de difficultés pour savoir comment on utilise l’un et l’autre. Le jouet est un objet, conçu pour qu’on joue avec. Un bilboquet, un train électrique, ou même un ours en peluche sont des jouets. Pourquoi ? Parce qu’avec, on s’amuse. Tout ça très en rapport avec le monde de l’enfance. Et même la langue en témoigne, puisqu’on a formé le mot familier joujou à l’aide d’un procédé de redoublement qui est l’un des ressorts principaux de ce qu’on reconnaît comme langage enfantin (papa, pipi, dodo…).

Le mot jouet a quelques échos particuliers, en relation avec la façon dont on joue. Car jouer, c’est essentiellement faire semblant, faire comme si, mimer le réel : on joue au papa et à la maman quand on n’est ni l’autre ; on joue au cow boy quand on n’en est pas un. Le jouet est donc souvent un objet miniature, qui imite une fonction sans la remplir : un pistolet, une dînette, une « petite voiture ». Et si, par ironie, on dit de quelque chose « c’est un jouet ! », c’est pour en rabaisser le statut. « Cet ordinateur de poche ? Peuh ! un jouet ! »

A noter enfin que le mot peut avoir une signification particulière quand il renvoie à une idée d’instrumentalisation, de manipulation. « J’ai été le jouet des circonstances » ( = je n’ai pris aucune décision, aucune initiative réelle dans cette affaire ; tout s’est décidé en dehors de mon contrôle, malgré ou contre ma volonté…). Et on l’utilise également dans le cas d’une manipulation délibérée. « Ce roi sans pouvoir est un jouet entre les mains de son Premier ministre »…

Mais, en tout cas, le jouet, quelles que soient ses significations, est toujours concret.

Et c’est là sa principale différence avec le jeu. Le mot est bien trop riche pour qu’on en évoque en quelques minutes tous les sens mais pour l’opposer au jouet, on peut dire que le jeu, c’est donc le fait de jouer, et non l’objet avec lequel on joue. Le fait de jouer et l’ensemble des règles qui vont déterminer un univers clos où se « joue » la partie.

Ainsi, jouer aux cow boys et aux indiens, c’est un jeu… Jouer aux échecs, c’est un jeu. On parle des jeux de société. Et justement, parfois, tous les objets qui servent à jouer sont dénommés jeu : prendre un jeu d’échecs pour partir en voyage, un jeu de cartes pour faire une belote, un jeu de monopoly pour passer une longue soirée, un jeu électronique intégré dans un téléphone… Ce dernier est-il encore un objet ? C’est, en tout cas, un système électronique qui rend possible une interaction entre le joueur, un ensemble d’éléments concrets et un ensemble de règles. Et même quand le jeu est un objet, il n’est pas façonné à l’image d’une réalité qu’il imite. Trente-deux soldats de plomb sont trente-deux jouets. Trente-deux pièces d’échecs sont un jeu.



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