CHANTER – CHANTAGE

Par: Yvan Amar et Anne-Cécile Bras

Chantage affreux, ignoble, terrifiant… Les adjectifs ne manquent pas pour qualifier l’opération de chantage dont sont victimes, en ce moment, les pouvoirs publics français. On connaît l’affaire : un groupe inconnu exige de l’argent… faute de quoi, il menace de se livrer à un certain nombre d’attentats terroristes. Est-ce une rançon qui est demandée ? Ça s’apparente à ça, (demande d’argent exigée, remise de l’argent dans un endroit précis, qui sera récupéré par des mains anonymes etc…) mais on n’utilise pas toujours ce mot qui appartient au vocabulaire du rapt : les malfaiteurs demandent de l’argent et s’engagent à rendre quelque chose.
Dans le cas de figure qui nous occupe, ils demandent de l’argent en échange de quoi ils s’engagent à NE PAS FAIRE quelque chose. C’est donc de l’extorsion sous la menace.

Et des chantages, il y en a maintenant ; pourquoi parle-t-on de chantage ? L’origine de l’image n’est pas très claire. Au XVIIème siècle, on fait chanter quelqu’un quand on lui soutirait des aveux par la menace ou, plus souvent, par la torture. On imagine aisément la chanson que ça faisait. Chanter, c’est alors se plaindre, crier de douleur, ou implorer grâce… avant d’avouer tout ce que le tortionnaire veut entendre.

Mais, le sens actuel est sensiblement différent. Il s’apparente plutôt à « faire cracher » (de l’argent) bien que cette expression soit fort vulgaire. L’image s’est enrichie d’un mot, courant, pour désigner celui qui fait « chanter » sa victime : c’est le maître chanteur – construction logique pour celui qui « apprend à chanter » à quelqu’un, le fait chanter… Et pourtant le maître chanteur, le Meistersinger allemand n’est pas le professeur de chant mais le chanteur expérimenté, et même celui qui se rapproche un peu de l’aède antique, le poète qui chante et déclame ses vers. Là, encore, l’image est un peu obscure. A noter enfin le vide linguistique dont s’agrémente cette image. Il y a bien un mot pour désigner celui qui menace (le maître chanteur) mais aucun pour désigner la victime : on ne dit pas le « chanté », mais seulement la victime du chantage. On ne dit pas « il s’est fait chanter… » mais « il a été victime d’un chantage… »

L’image du chant a quelques autres sens, en français. « Si ça me chante » signifie « si ça me dit »… au sens de « si ça me plaît »…
Et c’est comme « si je chantais » signifie c’est comme si je n’avais rien dit : l’expression s’emploie à propos de paroles, d’ordres, de conseils absolument pas suivis d’effet : comme si on n’avait rien fait.



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