FORCEMENT SUBLIME

Par: Yvan Amar et Anne-Cécile Bras

Il y a vingt ans, on retirait de la Vologne le corps d’un enfant noyé, de quatre ans et demi… Grégory Villemin. Le petit Grégory était mort. L’affaire Grégory était née. Et le petit Grégory, qui n’a jamais eu le temps de grandir, qui est toujours resté « le petit Grégory », comme si ce qualificatif lui avait servi de nom de baptême, a hanté l’imaginaire de toute une décennie en France, en appelant les projecteurs sur une région pauvre, une rivière inconnue du grand public, la Vologne. Et ce fait divers tragique et vedette a mis quelques mots sur le devant de la scène… Qu’en reste-t-il de ces quelques mots ?

On a parlé de « corbeau » bien sûr, à propos du mystérieux auteur des lettres anonymes. Mais, ce surnom existait déjà auparavant, et avait déjà été illustré par un film célèbre d’Henri-George Clouzot..

Mais cette affaire, tout le monde s’était mêlé… les journalistes, bien sûr, le public, qu’elle passionnait, et jusqu’aux écrivains qui enquêtaient ou donnaient leur avis… Certains d’entre eux, en tout cas. Notamment Marguerite Duras, alors au faîte de sa gloire qui, après une visite et une brève investigation sur les lieux du crime, avait fait paraître dans le quotidien Libération, un texte resté célèbre. Elle y donnait son sentiment sur la culpabilité de la mère de la victime, Christine Villemin, « sublime, forcément sublime… ».

La formule, dans ce contexte provocant, avait eu un succès magnifique. Et cette répétition d’un adjectif, scrupuleusement ressassé et précédé, lors de sa deuxième occurrence, de cet énigmatique tremplin qu’est cet adverbe « forcément » se modulait à toutes les sauces : grippé, forcément grippé ; en retard, forcément en retard ; bolognaise, forcément bolognaise…

Mais, quel drôle d’adverbe que ce forcément… Il est régulièrement construit sur l’adjectif « forcé ». Et l’adverbe correspond en gros à la phrase « c’est forcé ». C’est-à-dire c’est obligatoire, c’est inévitable, il ne pourrait en être autrement… Le mot a un synonyme, « évidemment »… qui a, d’ailleurs, un peu les mêmes utilisations : on dit « évidemment » ou parfois « forcément » pour souligner que ce qui vient d’être dit par l’interlocuteur est presque inutile… C’est juste, mais tellement évident qu’il n’était pas nécessaire de le préciser, de le formuler… L’utilisation du mot est souvent d’ailleurs un peu agressif, presque insultant : « Tu as pensé à fermer le verrou ? - Evidemment ». C’est parfois une marque d’agacement…

Mais l’adverbe « forcément » est plus fort encore. : il s’agit de quelque chose dont la véracité ou l’existence est mécanique… Pas besoin de raisonnement pour s’en convaincre… « Mais alors… si je veux apprendre la guitare…il faudra que j’en achète une ! »… « Mais alors, si tu es parti, la boutique est restée vide pendant le temps de ton absence… ? - Forcément ! »

Le mot est, d’ailleurs, relativement enfantin, de même que l’expression « c’est forcé », et correspond souvent à la confrontation avec une logique qui vous saute aux yeux, mais qu’on a un peu de mal à exprimer de façon claire, discursive, ou même mathématique : …Comment ça si les triangles sont égaux… Ben… c’est forcé ! Ben… Forcément… ! C’est-à-dire … il n’y a même pas besoin qu’on l’explique.



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