PROSTITUTION

Par: Yvan Amar et Anne-Cécile Bras

La publication d’une étude sur la fréquentation des prostituées en France fait qu’on parle beaucoup de ce problème. Quant à nous, nous n’allons pas nous intéresser à la prostitution, mais aux prostituées et, en particulier, aux noms qui les dénomment… Enfin, pas à tous : en effet, c’est l’un des domaines du vocabulaire le plus riche, et surtout du vocabulaire familier et argotique. Ça se comprend facilement : la sexualité est l’un des domaines les plus tabous qui soient : on n’ose peu en parler, sinon de façon un peu caricaturale, plaisante, obscène, grossière, comme si la grossièreté et la rigolade qui, souvent, l’accompagne permettaient d’éloigner le tabou. Les mots sont donc changeants et certains très anciens : vénus de carrefour, belle de nuit, catin, call-girl, etc. Il y en a pourtant deux qui dominent, l’un relativement neutre, et l’autre grossier mais courant : « prostituée » et « putain ».

« Prostituée », cela s’entend, est un mot savant, calque exact d’une origine latine. Le verbe prostituere signifie d’abord placer devant, montrer. Mais, très tôt, en français, le verbe « prostituer », ou « se prostituer », l’adjectif et le nom « prostituée », essentiellement au féminin, s’appliquent au fait de proposer des relations sexuelles contre un certain prix. Pourquoi… ? Difficile à dire. On est tenté de penser que celle qui « se met devant », se montre, s’expose à la vue, qu’elle « fait le trottoir ». Mais, en même temps, elle se « livre » à son client (c’est l’explication du dictionnaire historique d’Alain Rey). En tout cas, aujourd’hui, cette famille de mots est la plus neutre, nullement grossière, mais pas uniquement administrative non plus.

Avec la « pute » et la « putain », les choses ne sont pas vraiment les mêmes. « Putain » est un mot très ancien, qui a gardé cette terminaison peu courante pour un mot féminin (on trouvait aussi « nonnain », pour dire une « nonne »). Et le mot a toujours été péjoratif, même si les degrés de grossièreté et de tabou changent avec les époques. Le mot est lointainement apparenté à la famille de « puer ». La « putain » c’est, au départ, la « pourrie » (c’est le sens de putida), image extrêmement violente, mais qu’il faut comprendre au sens figuré, de la même façon que l’adjectif « corrompu ». La forme « pute » se développe parallèlement (nullement comme un diminutif) et reste attachée à certains emplois (on dit « aller aux putes » jamais « aller aux putains »).

En revanche, le mot « putain » a un emploi à titre d’interjection (Putain !) qui marque la surprise, l’indignation ou même l’admiration, et qui fonctionne de la même façon que n’importe quel mot grossier « interdit » dans la langue correcte, mais qu’on se permet de laisser sortir comme si l’émotion faisait sauter la barrière de la convention (oh merde !) : on se lâche…

Signalons, enfin que, toujours dans un langage très familier, les dérivés de « putain » expriment la volonté de plaire à tout prix, par des effets faciles et bas… On parle d’un auteur « putassier », d’un acteur qui « putasse » auprès du public… Mais, ces emplois sont encore plus vulgaires que ceux qui utilisent « putain » au sens propre.



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