CONNERIE

Par: Yvan Amar

« J’ai fait une connerie… », a déclaré Hervé Gaymard. Et, au Salon de l’Agriculture, Chirac dénonce la « connerie » du non. Deux fois en trois jours… le mot prend de l’assurance, dans la bouche des hommes politiques. Mais s’il prend de l’assurance, cela ne veut pas dire qu’il est totalement banalisé. Quand c’est Chirac qui le dit, le mot est mis entre guillemets, lorsque Libération le rapporte dans un titre…. Et, bien sûr, il a été prononcé non pas vraiment dans un discours à bâtons rompus, mais dans une réponse spontanée à un manifestant qui l’interpellait sur le référendum. Le mot a donc une charge forte… Il n’est prononcé qu’à dessein, exprès pas du tout comme si ces hommes politiques soudainement, « se lâchaient ». En revanche, on peut dire qu’ils font semblant de se lâcher… qu’ils se laissent se lâcher… Ils miment le « parler vrai »…

Employer ce mot, c’est dire à leurs auditeurs, ou à leurs lecteurs… « nous avons laissé tombé le protocole, la langue officielle… Nous sommes entre nous... Je vous le dis comme je le pense… » Alors qu’est-ce que ça veut dire… La connerie, tout le monde le sait, c’est quelque chose de particulièrement stupide, d’idiot ! Mais qui n’engage pas de responsabilité morale. Une connerie, c’est idiot... mais ce n’est pas « mal » ou « bien »… On ne la fait pas, en principe, par égoïsme, ou par intérêt. On la fait parce qu’on n’a pas bien réfléchi... parce qu’on a manqué de sagacité, de jugement… Il y a eu une mauvaise appréciation. Remarquons d’ailleurs que le mot, s’il est un peu brutal, n’est pas si injurieux. On l’applique souvent à soi, dans un processus de remise en question. Mais surtout, la connerie est ponctuelle. On en fait tous de temps en temps… Et faire une connerie n’implique pas nécessairement qu’on soit bête… ou qu’on soit engagé dans un processus qui, sur le long terme, part dans la mauvaise direction : on peut faire une connerie sans être con. Chirac a pu se permettre de dire à un inconnu au Salon de l’agriculture : ce que vous dites est une connerie… Il n’aurait pas pu lui dire : vous êtes un con ! Et, entre les deux mots, existe une grande différence de degré et de sens.

Des conneries, tout le monde en fait ! Et en reconnaître une, de temps en temps… peut passer plutôt pour de la franchise, et du franc-parler. Voilà pour l’auto critique. De Gaymard, par exemple. En ce qui concerne Chirac, on est dans la critique, et non dans l’auto critique… mais le recours au « gros » mot n’est pas si malhabile : cela ménage une réconciliation possible. Ce n’est pas dire : nous sommes des deux côtés d’une barrière infranchissable. Nous luttons pour des valeurs opposées… Mais, au contraire, même si nous avons le même but, nous divergeons sur la manière, sur l’analyse de la situation.
Il n’empêche : le mot est encore fort. Il fait partie du vocabulaire populaire… depuis un certain temps… et la phrase célèbre de Prévert, dans le poème non moins célèbre, Barbara a sûrement pas mal fait pour le populariser… et en tout cas lui donner une légitimité littéraire… Ah Barbara, quelle connerie la guerre !



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