DEROBER – SUBTILISER

Par: Yvan Amar

Les dossiers disparaissent facilement à Bercy, en ce moment, semble-t-il… Bercy, c’est-à-dire le ministère des Finances français, que l’on nomme d’après sa localisation.. et on nous apprend qu’un certain nombre de dossiers sensibles concernant des déclarations de revenus se sont volatilisés. C’est-à-dire ? Simplement, ils ne sont plus là où ils devraient être… Mais, on ne s’est pas aperçu tout de suite de leur disparition. Peut-être même cela fait-il longtemps qu’ils ne sont plus là, mais on ne s’en était pas avisé auparavant… Donc… surprise… On les cherche… soit qu’on en ait besoin, soit qu’on opère une petite vérification (tant de choses disparaissent de nos jours…) et … stupeur, émoi… il ne sont plus là…

Dire tout de suite qu’ils ont été volés… ce serait aller vite en besogne… Mais on constate… qu’il se sont envolés… L’image revient souvent. Et elle fait appel à une pensée presque magique… Ça donne l’idée d’une légèreté, d’une rapidité aussi… Et d’un mouvement qui nous dépasse, nous pauvres benêts, qui sommes là, avec notre humanité et notre pesanteur… Tout ça s’est produit comme dans un rêve, un autre espace… On dit aussi que ces papiers se sont volatilisés… Ce n’est pas l’image de l’envol qui domine là, mais le changement d’état. Au sens propre, la volatilisation est le passage d’un état liquide (ou solide…) à un état gazeux… Ça devient donc invisible… et insaisissable. Et là encore, on est renvoyé à notre matérialité lourde… Et on est gros-jean comme devant !

Mais, bien sûr, les deux mots : envolé et volatilisé comprennent la syllabe « vol ». Et même si c’est inconscient, cela joue beaucoup en faveur de ces images… On parle de vol sans en parler… On le nie tout en le disant… On n’y comprend rien… et pourtant, on dit les choses comme elles se sont passées…
De même quand on parle de l’action qui a motivé ces disparitions… On sait bien qu’il y a eu vol. Et, d’ailleurs, le ministre des Finances a porté plainte. Mais quand on rend compte de ce qui s’est passé… on est plus léger…
On dit que ces documents ont été dérobés… Il s’agit bien d’un vol, mais comme commis très vite, d’un geste, comme en passant… Le préfixe « dé… » y est, d’ailleurs, pour beaucoup. Le radical de départ était bien plus brutal… « Rob » est en latin associé à l’idée de voler, de piller, de dépouiller… Il est passé en anglais avec un sens assez dru…
Mais, en français, il est infiniment poli. Et il est plutôt associé à ce qui, simplement, ne se voit pas… Faire quelque chose « à la dérobée », c’est le faire furtivement. Un dérobade est un genre d’esquive, une manière habile de se soustraire à ce qu’on devrait faire…

Quant à « subtiliser », l’évolution du mot est encore plus étonnante… C’est d’abord un rapport à la chimie, ou même peut-être à l’alchimie : transformer une matière grossière en matière subtile… du plomb en or, de la matière en esprit… donc faire disparaître… Mais comme subtiliser voulait dire également s’ingénier, faire assaut d’ingéniosité, être le plus malin, le plus subtil possible, les deux usages se sont croisés pour donner le sens d’aujourd’hui : voler habilement, rapidement… Le contraire du casse ou même du cambriolage…



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