ENTREVUE

Par: Yvan Amar

Le groupe « Jalons » est jugé aujourd’hui en France pour « contrefaçon » et « concurrence déloyale » et « parasitisme », pour avoir publié un pastiche de la publication « Entrevue »… sous le titre peu affable « Fientrevue ». Au moins, le ton était donné : on savait bien que c’était une imitation moqueuse. Mais, ça pose la question de savoir ce qu’est une « entrevue ». Le mot a plusieurs usages, et s’est sensiblement éloigné du sens que lui accordait sa formation d’origine.

« Entrevue », en effet, se construit sur le participe « entrevu », qui vient du verbe entrevoir… Et « entrevoir » signifie voir à peine, voir rapidement, apercevoir… « Je n’ai pas vu mon cousin depuis cinq ans…A peine, l’ai-je entrevu lors de son dernier passage à Paris »… « Une silhouette à peine entrevue… l’amour est une image… », comme dit la chanson. Mais, une entrevue c’est autre chose, et l’origine du mot semble remotivé… Il s’agit d’une rencontre (une vue…) entre deux personnes. On est presque au rebours du sens dérivé du verbe : il ne s’agit pas d’une rencontre rapide, presque de hasard. Mais, au contraire, d’une rencontre préméditée, arrangée, organisée… et qui dure ce qu’elle dure… Longue entrevue, courte entrevue… tout est possible. Et, au départ, entre deux personnages importants, en général, deux chefs d’Etat. Et cet emploi se trouve dès le XVIème siècle. Il demeure vivant aujourd’hui, même s’il peut s’appliquer à des personnages moins éminents. Mais, il s’agit toujours d’un tête-à-tête concerté.

Le mot d’origine anglaise « interview » est formé sur des mots de même sens : « inter » correspond à « entre » (en latin) et « view » correspond à « vue » (en anglais). Il a, d’ailleurs, été calqué sur notre « entrevue ». Notons, d’abord, que le mot anglais est fréquemment employé en français. Pas vraiment de problème de prononciation. On se rappelle l’origine anglaise : « inneterviou » mais sans affecter spécialement d’accent « à l’anglaise ». En revanche, une ambiguïté subsiste quant au genre du mot : presque toujours féminin, il arrive qu’il soit employé au masculin. Mais, le sens est différent. Le mot appartient au vocabulaire de la presse, et désigne une rencontre entre un journaliste et une personnalité. Et cette rencontre est faite d’une série de questions posées par le journaliste. Le mot est fréquent au point qu’on en a dérivé un verbe : « interviewer »… « réaliser une interview »… qui peut, d’ailleurs, être employé de façon transitive : interviewer quelqu’un, c’est-à-dire lui poser des questions… Il n’y a donc pas vraiment d’égalité entre les deux protagonistes : l’un interroge, l’autre répond : chacun sa position. Mais, il n’y a pas de rapport de forces non plus : l’interviewé est libre d’accepter ou de refuser le jeu.

C’est en cela, notamment, que le mot se distingue de l’interrogatoire, où celui qui pose les questions se place dans un rapport dominateur : il vous force à répondre… Le policier interroge le suspect. Et le journaliste interroge la vedette…

Un dernier mot pour finir : entretien, beaucoup plus vague, qui renvoie à une conversation entre deux personnes.



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