ETE MEURTRIER

Par: Yvan Amar

Titre récent du Figaro, qui fait référence bien sûr à la série d’attentats de ces derniers jours… Titre attendu. Car l’expression est fréquente… Et elle s’est ancrée dans les habitudes depuis le succès du film de Jean Becker en 1983, avec Isabelle Adjani et Alain Souchon, notamment. Un film dont le scénario était tiré d’un roman de Sébastien Japrisot. Cette formule, on l’a déjà lue dans la presse les années précédentes, en référence à des événements tout différents : la canicule, les accidents de la route… Ce qui indique bien le côté cliché de l’expression. Renforcé par le fait que, vingt-deux ans après la sortie du film, on en a souvent oublié l’existence, et que la tournure est couramment employée par des gens qui étaient à peine nés quand ce film a fait son apparition sur nos écrans.

Alors qu’est-ce qu’un « été meurtrier » ? Un été pendant lequel se produisent beaucoup de morts, bien sûr. Ce qui pose un problème de logique… A prendre la formule au pied de la lettre, on penserait volontiers que c’est l’été qui tue : c’est le sens du mot meurtrier : qui commet un meurtre. Or, on sait bien que ce n’est pas l’été lui-même qui est responsable des morts, mais les terroristes. La phrase peut donc être comprise comme « l’été des attentats, l’été où tant de gens sont morts. »

C’est ce qu’on peut appeler un transfert d’épithète. L’adjectif est associé au nom sans qu’il le qualifie vraiment au sens propre… On peut se souvenir d’un autre cliché similaire, et également emprunté au cinéma : Mortelle randonnée, un film de Claude Miller. Là encore, ce n’est pas la randonnée qui tue… C’est la randonnée au cours de laquelle il y a des morts… En cela, elle est mortelle… Mais, l’association des deux mots est si fréquente qu’on ne s’aperçoit même plus qu’on a affaire à une figure de rhétorique, qu’on est dans du figuré…
Mais, souvent, la frontière est bien mince entre sens littéral et sens figuré… Ou plutôt, le sens figuré est si profondément ancré dans l’utilisation du langage qu’il en est indissociable... Et de toute façon, parler, c’est agir sur une logique du sens, et non une logique du réel, du référent…
La nuit complice, par exemple… Une expression qui évoque l’obscurité… dont se sert celui qui ne veut pas être vu… La nuit n’est pas un être humain… Elle n’a ni conscience, ni volonté… On peut s’en servir comme d’une complice… Mais, la nuit elle-même, en tant que nuit… n’a rien à se reprocher…
Ce processus est assez à la mode d’ailleurs, notamment dans un langage un peu branché, un peu publicitaire… Lorsqu’on parle d’adresse gourmande, par exemple… Pour donner l’adresse d’un bon restaurant… Là, on est vraiment dans le transfert. L’adresse n’a rien de gourmand ! une adresse ne mange pas, ne salive pas, n’a pas faim. Mais cette adresse gourmande est un clin d’œil à celui qui a faim : c’est une bonne adresse pour le gourmand. Une adresse peut-être qui fait saliver celui qui la connaît, quand il se la remémore… Une adresse donc qui suscite la gourmandise…
De même qu’une sieste amoureuse n’est pas une sieste qui éprouve des sentiments d’amour (une sieste n’éprouve rien…) Mais, une sieste pendant laquelle les amoureux peuvent se prouver leurs sentiments…


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