CHANGER DE BRAQUET

Par: Yvan Amar

« Il faut changer de braquet. Le non progresse sur des arguments simples, le oui doit faire de même ». Cette phrase toute récente de Jacques Chirac est un excellent indice de la vivacité de l’expression « changer de braquet », qui existe depuis quelques dizaines d’années, mais se répand dans la langue journalistique, politique, et dans la langue courante, assez rapidement. Elle fait partie de ces expressions à la mode qui s’entendent quelques temps, puis ne s’entendent plus, ou alors s’ancrent durablement dans les façons de parler…

En gros, la plupart du temps, la formule signifie à peu près la même chose que « passer à la vitesse supérieure ». Alors ça ressemble à accélérer, mais l’image est différente… Il ne s’agit pas d’une accélération continue, progressive… Mais, du passage à un autre rythme, à un autre fonctionnement… La phrase évoque un changement d’attitude : c’est tout un fonctionnement qui doit être plus rapide, plus énergique… La phrase souvent représente une volonté de remuer l’interlocuteur… réveille-toi, secoue-toi, bouge-toi… ! Ça doit servir d’électrochoc !
Les deux expressions ont un point commun, ce sont des images empruntées au fonctionnement de moyens de transports : voiture (changer de vitesse), vélo (changer de braquet). Et ces images représentent un principe de transmission de l’énergie, et un moyen de démultiplier cette énergie.

On sait que les voitures ont, en général, une boîte de transmission qui s’échelonne selon plusieurs paliers, plusieurs vitesses… sauf si la boîte est dite automatique… Et on passe, en général, de la première à la quatrième… Anciennement, les voitures peu puissantes n’avaient que trois vitesses. Les camions, les tracteurs ont bien souvent plus que quatre rapports. Et aujourd’hui, les voitures ont le plus souvent cinq vitesses. Mais, l’idée qu’il n’y en a que quatre est restée dans l’expression « en quatrième vitesse… ».

Et quand on conduit, on démarre en première (vitesse), on passe en seconde quand on a atteint une certaine vitesse, puis en troisième, etc. Changer de vitesse correspond donc à une allure particulière.
De même, le verbe rétrograder… passer à la vitesse inférieure est également utilisée de façon figurée.

Et pour le braquet, c’est la même chose, à peu près, de façon mécanique, sur le pédalier d’un vélo… Le petit ou le grand braquet correspondent à un rapport différent du développement du coup de pédale. Et on ne peut passer sur le petit braquet que si l’allure est suffisante et le pédalage pas trop difficile… Quand on a de l’élan, quand on est en pente, par exemple…

Mais, il est intéressant de revenir à la citation de J. Chirac. Il semble qu’il utilise l’expression avec un sens différent. Comme s’il ne s’agissait pas vraiment de changer de rythme, mais de changer de registre, de ton d’argumentaire… On passe du quantitatif (plus ou moins vite) au qualitatif.



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