MORTS, DÉFUNTS ET TRÉPASSÉS

Par: Yvan Amar

C’est aujourd’hui le jour des morts. Beaucoup de gens le savent, mais il n’est pas totalement inutile de le rappeler car souvent on confond un peu le jour de la Toussaint (fête catholique de tous les Saints) avec le jour des morts (fête chrétienne aussi, mais où les catholiques honorent leurs morts). Honorer ses morts… La formule est un peu ampoulée… Que signifie vraiment « honorer »… ? Mais, en tout cas, elle a le mérite de dire les choses comme elles sont. En particulier, d’appeler les morts des morts. Ce qui est rare. Car parmi toutes les circonstances où l’on évite des formules trop directes, celle de la mort est la plus remarquée. En effet, la mort fait peur, et jamais cette peur ne se vaincra vraiment. Mais, l’un des effets de cette peur, c’est qu’on n’ose pas nommer ce qui en est à l’origine. Comme si nommer la mort, c’était l’appeler, la réveiller, attirer son attention, éviter qu’elle nous oublie.

Mais, il y a aussi une autre raison importante à ces euphémismes : souvent on considère que parler de façon directe de la mort ravive le chagrin lié à cette mort, et que cela revient ou bien à se faire du mal, ou à en faire, et à insulter le chagrin de ceux à qui on parle.
C’est pourquoi, lorsqu’on parle de quelqu’un qui est mort, le plus souvent, on évoque d’abord le fait qu’il n’est plus là.

Le verbe disparaître est, par exemple, très utilisé : « il a disparu, il y a deux ans ». « Il devait disparaître deux ans plus tard ». On parle aussi d’un « disparu »… voire d’un « cher disparu », pour évoquer un proche qui est mort. Plus littéraire, on peut même dire « il n’est plus »… En tout cas, l’écrire, car la formule est trop élaborée pour réellement passer librement à l’oral.

Cette image correspond probablement à un désir d’atténuer la blessure laissée par une mort. Mais elle ne porte pas avec elle l’idée du secours de la religion. En effet, nulle mention d’un ailleurs, d’un au-delà, d’un après la mort quelconque. On disparaît sans que soit évoquée la possibilité d’une réapparition ailleurs : on dit la mort en pointant l’absence, la disparition.

En revanche, si l’on dit ou que l’on écrit « il nous a quittés », on parle de ce « il » comme s’il était encore quelque part : s’il nous a quittés, c’est peut-être qu’il en a retrouvé d’autres. Et une idée de la transmigration des âmes transparaît à travers cette expression. Un mot d’orthographe en passant : il arrive extrêmement souvent, notamment sur les inscriptions funéraires dans les cimetières, qu’on oublie le « s » final, rendu obligatoire par l’accord du participe : il a quitté qui ? « Nous ». Donc on accorde et on écrit « quittés » avec le « s » du pluriel. Souvent omis, Dieu sait pourquoi, comme si la douleur du deuil faisait perdre la notion de l’orthographe… ou plutôt comme si ce « nous » était un genre de singulier collectif : nous = la vie = cette vallée de larmes = l’intégralité des survivants.
Un coup d’œil rapide sur mon agenda m’a appris, par ailleurs, que cette journée des morts était nommée également journée des trépassés.
Ce dernier mot, lui aussi, reprend un écho religieux, en considérant qu’on vit comme « en passant », que la vie n’est qu’un passage, et que lorsque son terme arrive, on passe… on va au-delà, qu’on traverse cette frontière séparant la vie de la mort : on passe et même on trépasse…
Enfin, on parle du jour des défunts. Et le défunt, mot qui dérive du latin defunctus, c’est celui qui s’est acquitté, qui est quitte… avec la vie bien sûr, dont il peut alors s’affranchir.




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