URBAIN

Par: Yvan Amar

C’est, bien sûr, les violences urbaines qui font encore la Une de l’actualité. Et quand on parle de violences urbaines, tout le monde -à peu près- sait à quoi on fait référence : aux émeutes nocturnes qui explosent dans les banlieues des grandes villes françaises, et même au cœur de ces villes. Et c’est bien à cela que renvoie l’adjectif « urbain ». Maintenant, les événements qu’on observe depuis plus d’une semaine n’ont pas pour unique qualité d’être urbains. Et pourtant, c’est bien souvent cette caractéristique qu’on leur accole. Pourquoi ?

On connaît bien le sens littéral, et étymologique du mot « urbain ». Il est formé sur le latin urbs, urbis au génitif, qui signifie ville... Et les villes se sont tant développées, ces dernières décennies, en France, mais aussi tout autour du monde, qu’elle condense de nombreux caractères de ce qui est moderne : l’anonymat, la foule, une certaine déshumanisation du mode de vie.
Ce qui est tout à fait étonnant. Car les premières directions prises par ce mot et cette idée étaient totalement inverses.
En effet, « urbain » a d’abord subi le sort réservé à tout ce qui était lié à la ville : c’est-à-dire d’être considéré comme plus raffiné, plus sophistiqué, plus dégrossi que la campagne.

En effet, urbanus s’oppose d’abord à rusticus (de la campagne). Et l’image de la campagne, à Rome comme plus tard en France (et ailleurs), porte bien souvent l’idée d’un milieu un peu rustre : on y traîne de la boue à ses souliers ; on y fait peu d’effort de mise ; on y a ce côté paysan, sans façon, que les gens de la ville regardent souvent de haut. Car eux ont l’usage du monde. Eux savent se tenir et connaissent le bon ton. Respectent les bonnes manières, après les avoir inventées. Ils ont de la politesse… un mot qui déjà dérive de « polis », la ville en grec. Ou ils ont de l’urbanité… et les deux mots « politesse » et « urbanité » appartiennent au même ordre d’idées, l’urbanité étant un certain savoir-vivre. Mais, ce nom d’urbanité est tombé en désuétude. Et, si être urbain, c’est donc être poli l’adjectif ne s’emploie plus aujourd’hui pour désigner une personne. Et il a suivi le chemin du mot « urbanisation ».

L’urbanisation, c’est l’extension des villes, la transformation de zones rurales (c’est-à-dire campagnardes) et zones de ville. Et l’adjectif « urbain » s’est petit à petit accroché à cette idée de transformation inévitable, et pas forcément souhaitée : qui va trop vite, qui va trop fort, qui se fait sans plan préétabli, qui pare au plus pressé. L’urbanisation débouche souvent sur une urbanisation sauvage, qui construit trop vite, autour de villes qui ont mis des siècles à se bâtir, des espaces peu doués pour le bonheur de leurs habitants… quartiers, cités, banlieues… les mots sont nombreux, pas toujours péjoratifs, au départ… souvent assez vagues (quartier… il y a bien des quartiers dans les villes…), pour renvoyer à cette réalité qu’on appelle « périurbaine », (autour des villes) ou « suburbaine » (calqué sur l’anglais suburb… en dessous de la ville, la ville basse ?) Ce qui fait que lorsqu’on parle comme maintenant de violences urbaines, on sait bien qu’il s’agit des violences qui trahissent le mal être de lieux trop mal fagotés pour qu’on puisse s’y épanouir.



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