PRIVATISATION RAMPANTE

Par: Yvan Amar

On sait que les trains sont en grève aujourd’hui en France… Pas tous les trains, n’exagérons pas… mais le mot d’ordre de grève a été relayé par de nombreux syndicats de la SNCF, cette grande société nationale des chemins de fer français, créée en 1937 comme une société d’économie mixte, mais qui depuis bien longtemps, est devenue une société nationale. Une très grande société donc, qui a derrière elle toute une histoire syndicale et politique, au point qu’elle pourrait presque poser en symbole de la vie ouvrière et sociale en France... On comprend donc qu’on en fasse frémir plus d’un si on parle de la privatiser. Mais qui parle de ça ? Personne pour le moment ; personne ouvertement du moins ; mais l’un des motifs avancés pour la grève est que les travailleurs de la SNCF craignent une « privatisation rampante »… C’est, en tout cas, l’une des raisons invoquées, à tort ou à raison.

Ce mot de « privatisation », on l’a expliqué plus d’une fois. Mais qu’est-ce qu’une « privatisation rampante » ? On voit bien à travers l’image évoquée que ce n’est pas une perspective très sympathique, dans l’esprit de ceux qui l’emploient : jamais un gouvernement qui souhaiterait privatiser une société n’annoncerait une privatisation rampante : il s’agit donc d’une privatisation qu’on dénonce, et non qu’on conduit fièrement. L’image de la reptation est toujours péjorative. Elle évoque ce qui se fait d’abord au ras du sol. Or, la fierté ne s’accommode que de ce qui est debout. Elle évoque ce qui se fait en se cachant, et petit à petit, si progressivement qu’on risquerait de ne pas en voir la progression. Tout cela est lié à une image de la bassesse. Enfin, ce qui est rampant évoque le monde des reptiles et des serpents : danger sournois, danger perfide, danger qui n’est pas franc du collier. De la vipère lubrique à celle qu’on a réchauffée dans son sein… le serpent a toujours mauvaise presse.

Alors, comment comprendre cette idée d’une privatisation rampante ? Certains travailleurs ont peur que les pouvoirs publics n’installent une série de mesures ponctuelles, plus ou moins isolées, touchant des aspects périphériques de l’entreprise… et qui, donc, pourraient être menées sans faire grand tapage mais déstabiliser, à terme, l’ensemble du fonctionnement de la SNCF. Donc, on n’ouvre pas clairement le capital. Mais, on peut réorganiser la compagnie par secteurs d’activités… Les plus rentables seraient alors des proies convoitées pour les investisseurs. Ou bien, on confie un certain nombre de services périphériques à des sociétés indépendantes délestant, du même coup, la SNCF de certaines activités qui pourraient lui revenir… Une caractéristique commune à tous ces changements : s’ils préparent ou rendent possible une privatisation ultérieure, ils ne le disent pas. C’est ainsi que se comprend une autre image entendue récemment : la privatisation s’avance masquée. Elle avance certes, mais sans qu’on la voie. Deux métaphores assez proches qui sont comme des clichés du vocabulaire politique et même des symptômes de ce vocabulaire pittoresque et figé.



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