PRETER SERMENT

Par: Yvan Amar

Ça y est, Angela Merkel est officiellement chancelière de l’Allemagne. Elle a prêté serment. Nul ne s’avisera de demander exactement le sens de l’expression : il est clair : elle a fait serment, elle a prononcé son serment. En clair, elle a prononcé les phrases et discours rituels qui accompagnent la plupart des engagements officiels : on jure… de faire bien son travail, d’être honnête en le faisant, de respecter et de défendre les institutions qui vous ont permis d’exercer ce pouvoir que vous recevez etc. On trouve ça dans des contextes très divers, jusqu’au serment d’Hippocrate que doivent prononcer ceux qui se disposent à être médecins.
Mais, ce qui est plus étonnant, c’est le verbe qu’on utilise dans cette formule figée : prêter serment… quelle drôle de chose.

Ce qui me pousse à m’interroger sur le verbe prêter. Il a un sens qu’on dit littéral, sens propre si vous voulez… ce qui fait ressortir les autres emplois comme périphériques, peu importants, figurés… En fait, c’est un peu différent. Et ce qu’on considère comme un sens propre… n’est en fait que le plus concret des sens. Mais il n’est pas plus littéral qu’un autre… et les autres sens ne sont pas un usage figuré de cette première signification.

Alors, au sens le plus fréquent (en apparence), prêter veut dire confier une chose à quelqu’un, sous condition que cette chose lui sera rendue. Je te prête mon stylo… tu me le rends Hein !? Il s’appelle « Reviens ! » dit-on dans le parler populaire. C’est-à-dire, je ne te le prête que si tu me promets de le rendre… Et on a donc affaire à un prêt… le mot symétrique étant emprunt… On peut prêter de l’argent. Et là, bien souvent, ce n’est pas sur la simple promesse que cet argent sera rendu, mais qu’il sera rendu avec intérêt… c’est dire qu’on en rend plus qu’on n’en a emprunté… Et on n’en rend d’autant plus qu’on le rend tard… Et on parle aussi de prêter sur gage… c’est-à-dire prêter de l’argent, en échange d’une garantie, un objet de valeur qui doit servir de caution à l’argent que le prêteur hasarde, et accepte de laisser filer. S’il ne revoit pas son argent… il se consolera en gardant le bien qui le garantit… et dont la valeur est souvent supérieure à la somme qu’on a concédée en échange…

Mais d’où vient ce sens ? En tout cas, pas directement du latin : le verbe praesto ne signifie pas prêter dans cette acception. Et en ancien français, le verbe prêter signifie d’abord mettre à la disposition de… notamment dans des contextes où l’on aide quelqu’un d’autre. On dit ainsi, et encore aujourd’hui, prêter main-forte ou prêter la main… et aussi prêter secours, prêter son aide. Les tournures sont probablement plus utilisées à l’écrit qu’à l’oral ; elles sentent un peu leur ancienne langue… mais enfin, elles sont tout à fait utilisées, pas vraiment archaïques… Et tous les gestes qu’on vient d’évoquer font beaucoup plus penser à des mouvements généreux, qu’on fait sans calcul et sans espoir de retour, qu’à des prêts… même si on se dit parfois « à charge de revanche… »
Maintenant, le verbe prêter se prête… justement… à d’autres emplois… Prêter l’oreille qui veut dire simplement tendre l’oreille, faire attention à ce qui est dit…
Ou même prêter à rire, prêter au ridicule, c’est-à-dire fournir une raison ou un prétexte pour qu’on se moque de vous.



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