CASSEURS

Par: Yvan Amar

« Sarkozy ressort la loi anticasseurs ». C’est le titre du quotidien Libération d’hier, qui fait réentendre un néologisme, un mot inventé dans les années 70 : anticasseurs… Et le mot était né avec cette loi du 8 juin 1970, abrogée en 1981, et directement issue des événements de mai 68 et de l’agitation étudiante endémique qui avait suivi durant quelques années. Ce nom officieux, bien sûr, mais largement popularisé à l’époque, avait beaucoup fait pour établir dans l’usage le mot de casseur, qui lui existait déjà avant.

Qu’est-ce qu’on appelle un casseur à la fin des années 60 ? C’est celui qui commet des déprédations au cours d’une manifestation publique. Des déprédations ? C’est-à-dire qu’il abîme, qu’il détériore, qu’il brise… Qu’il brise quoi ? Ce peut être une vitrine, une cabine téléphonique, une voiture… un peu tout et n’importe quoi, il est vrai… tout ce qui se trouve dans la rue à portée des manifestants qui expriment ainsi leur rage, leur colère, leur exaspération, en s’en prenant tout autant au mobilier urbain, à des propriétés publiques qu’à des biens privés. Un geste, donc, qui est fait pour donner corps à une fureur, mais aussi qui est fait pour être vu, ou tout au moins pour laisser une trace. Pour manifester comme on dit… Et ces « casses » s’opéraient dans le cadre de manifestations politiques ou sociales, collectives en tout cas, où tout un groupe manifestait. C’était, d’ailleurs, l’une des dispositions les plus contestées de cette loi anticasseurs que d’engager une responsabilité collective : un individu pouvait être tenu responsable de faits commis lors d’une manifestation du fait d’avoir participé à cette manifestation au moment même où les actes étaient commis.

On voit bien donc que ces mots de casseurs et d’anticasseurs on été imaginés par ceux qui voulaient lutter contre ces manifestations et rétablir l’ordre sans états d’âme : ces mots sont marqués par le pouvoir de l’époque, et on se rappelle les slogans tels que « les casseurs seront les payeurs ! ». Quand on emploie ce mot de casseur, c’est qu’on veut casser du casseur : on utilise une sorte d’effet boomerang, d’effet symétrique, qui préfigure déjà la fameuse formule de Charles Pasqua, « nous allons terroriser les terroristes…»

L’image du mot « casse » est assez différente de celle du mot « casseur ». Ce mot, un peu familier, est toujours vague : il évoque une dégradation consécutive à une certaine violence… des dégâts quoi ! Mais, souvent, des dégâts inévitables ou en tout cas qu’il faut accepter : gare à la casse dit-on. Ou après une opération, voire une bataille: il n’y a pas eu trop de casse : c’est-à-dire « on n’a pas à déplorer trop de pertes…» Mais on sent bien qu’on les met les pertes dans un des plateaux de la balance, qu’on les compare avec les gains…

Quant au verbe casser, lui, il a presque toujours, au sens figuré, un sens vraiment violent : c’est détruire de façon définitive. Non pas neutraliser, mais anéantir : casser un mouvement de grève, et non négocier. Ou l’expression figée, un peu langue de bois « casser le service public », formule très syndicale qui évoque les appétits supposés de l’industrie privée de démolir les patients acquis du secteur public (Poste, SNCF, écoles publiques, etc.)



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