MAILLE A PARTIR

Par: Yvan Amar et Evelyne Lattanzio

Y. AMAR : J'ai eu "maille à partir" avec mon voisin Alfred, il y a
encore une semaine. Ce n'est pas seulement qu'il a mauvais
caractère - c'est vrai - mais là, il y a un sujet épineux qui nous
sépare, très épineux même : il s'agit d'un buisson qui sépare nos
deux jardins. Il y était poussé une admirable rose, et chacun la
voulait pour soi. On s'est un peu empaillé : j'ai eu "maille à
partir" avec Alfred. Vous me suivez ?

E. LATTANZIO : Oui, vous avez eu des démêlés avec votre voisin ...

Y. AMAR : Il y a trois mois, c'était l'adultère sur le mur mitoyen
: c'était un peu le même genre; problème juridique intéressant.

E. LATTANZIO : L'expression s'emploie avec une administration : la
police, la sécurité sociale, plutôt qu'avec son voisin, même s'il
a particulièrement mauvais caractère. Cette expression "maille à
partir" est tout à fait vivante, et on en comprend bien le sens.
Ce qu'on ne comprend plus du tout, c'est son origine, parce que la
maille n'a rien à voir avec le tricot, et partir n'a rien à voir
avec des adieux.

Y. AMAR : Alors, qu'est-ce que c'est que cette maille ? C'est une
ancienne monnaie de cuivre qui, du temps des Capétiens - vous
voyez jusqu'où mon savoir remonte - ne valait pas grand-chose :
c'était la moitié d'un denier, mais c'était la plus petite unité
monétaire, celle qu'on ne pouvait pas couper en deux : elle ne se
divisait pas, la maille.

E. LATTANZIO : Autrement dit, on ne pouvait pas la partager. On
tombe ici sur un des sens possible de partir, en tout cas le sens
que le verbe avait dans cette expression "maille à partir" : on ne
pouvait pas partager en deux cette maille puisque c'était la plus
petite unité de monnaie en vigueur à l'époque.

Y. AMAR : Si l'on traduit en français moderne, "avoir maille à
partir" signifie avoir un centime à partager, chose impossible
puisque le centime ne se partage pas.

E. LATTANZIO : C'est ce qui fait qu'on va pas mal se bagarrer
autour de la question . Alors, pourquoi ce verbe partir a-t-il ce
sens, et comment est-on arrivé au sens moderne qu'on connaît
aujourd'hui, celui qui évoque le départ et l'éloignement ?

Y. AMAR : On peut se rappeler de quelques mots qui se souviennent
encore de ce sens ancien : prenez par exemple partition : la
partition d'une ville, Berlin qui, pendant si longtemps, a été
coupée en deux par cet affreux mur; la partition de Berlin, c'est
la séparation en deux de cette ville. La partition de l'île de
Chypre, c'est la séparation en deux communautés différentes et
souvent antagonistes de l'île de Chypre.

E. LATTANZIO : Il s'agit effectivement d'une trace du premier sens
du verbe partir qui, au 12ème siècle, du moins dans la langue des
lettrés avait un double sens : celui de séparer en deux un corps
qui ne formait qu'une seule unité (l'Allemagne par exemple, et là,
j'anticipe), aussi bien au physique qu'au moral, aussi bien
concrètement qu'abstraitement, et par conséquent s'éloigner :
quand vous rompez quelque chose, vous en éloignez les deux
éléments. Partir avait donc les deux sens de partager, d'un côté
et d'éloigner, de l'autre.

Y. AMAR : Deux familles de mots ont dérivé de ce verbe partir.
Dans la première, on va trouver des mots qui rappellent encore
l'idée qu'on partage : partager, répartir, répartition, départager
quelque chose, par exemple un héritage : faire des parts entre les
différents héritiers.

E. LATTANZIO : Et dans la deuxième famille qui est celle du sens
moderne du verbe : s'en aller. Le départ, repartir, la partance
... Et la petite larme sur le quai de la gare.

Y. AMAR : C'était "Parler au quotidien", une émission proposée par
le Centre National de Documentation Pédagogique ...

E. LATTANZIO : ... Et par Radio France Internationale.

Y. AMAR : Et Radio France International.

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