TUTU

Par: (pas credité)


E.LATTANZIO : Au Palais-Garnier se tient depuis quelques jours une
exposition, fort sérieuse, sur le "tutu", vêtement traditionnel
des danseuses classiques, qui se présente comme un "justaucorps
volanté". Première constatation : on ne sait pas d'où vient le
mot. Deux hypothèses : soit c'est une dérivation de "tulle", car
les volants sont faits dans cette gaze blanchâtre et transparente.
Soit c'est une déformation de "cucul". Le "tutu" est en effet
assez près du corps, et s'il est fort pudique, il sert de
cache-nudité, ce qui pourrait expliquer le terme. En tout cas sa
sonorité est marquante, et sa structure (une syllabe redoublée)
est fréquente en français.

Y.AMAR : Sur ce même modèle on trouve d'abord des mots du langage
enfantin : maman, papa, lolo, bobo, dodo, etc. Ne nous méprenons
pas : ce caractère enfantin qui peut faire sourire marque en fait
une formidable avancée dans l'évolution. C'est l'un des signes de
l'accès au langage, un procédé qui montre bien qu'un mot est un
mot. Si le cri exprime, le mot signifie. Une syllabe isolée se
confond aisément avec le hasard d'un gazouillis, alors qu'une
syllabe répétée se constitue en tant qu'intention signifiante.

E.LATTANZIO : Mais ce qui est signe de progrès chez le petit
enfant devient souvenir d'enfance quand ces mots se retrouvent
dans le lexique de l'adulte. Et souvent on recourt à ce
vocabulaire enfantin (donc peut-être considéré comme "gentil", peu
menaçant...) pour exprimer les notions qui embarrassent les
convenances : fonctions naturelles et sexualité : pipi, caca,
cucul, zizi & Co.

Y.AMAR : Ils expriment également un côté un peu régressif, de
l'adulte qui veut se mettre à la portée de son interlocuteur - un
chien par exemple : coucouche panier, papattes en rond...

E.LATTANZIO : Les mots redoublés hérités du langage enfantin
accentuent souvent la petitesse (bibi = petit chapeau) et
s'appliquent à certains sujets, comme par exemple la prétendue
frivolité féminine (froufrou, noeud-noeud, troutrou, chichi ...).
Le plus souvent, ils servent de diminutif à un mot existant, en
redoublant sa première syllabe (mimi pour mignon), en rajoutant
fréquemment la première consonne en fin de mot (mimine).

Y.AMAR : Ce qu'on vient de décrire répond techniquement au doux
nom de "redoublement hypochoristique" mais la pratique du
redoublement se double d'autres effets de sens. Le principal est
l'"euphémisme" : on atténue une critique. Bébête, sosot (plus
fréquemment au féminin : sosotte), nunuche. Parfois on s'éloigne
du mot d'origine : celui qui est "foufou" est un peu trop
enthousiaste, irréfléchi peut-être, mais pas vraiment fou.

E.LATTANZIO : Mais parfois aussi, et voyez comme la langue est une
chose bizarre, on en arrive à un effet radicalement inverse de
celui qu'on évoquait au début : le redoublement, au lieu de donner
du sens et fonder le mot en tant que tel, le refait basculer du côté
de l'inarticulé, du bruit idiot. Zinzin, gaga, par exemple
prennent leur sens en étant des caricatures de mot, évoquant par
là un déficit de santé mentale. Gnangnan ou gnognotte (de niais
probablement) sont évidemment du même tonneau.

Y.AMAR : Enfin, le redoublement de la première syllabe est l'un
des procédés rois de l'argot, langue par définition familière et
orale, qui utilise souvent ce système pour former des mots
péjoratifs ou méprisants : bouiboui, coco, gogo.


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