PLURIEL

Par: (pas credité)


E.LATTANZIO : "Puisque nous avons une majorité plurielle, il nous
faut un gouvernement pluriel" c'est Lionel Jospin qui l'a dit, ce
qui montre bien combien ce mot de pluriel et ce genre d'emploi
sont à la mode.

Y.AMAR : Mais il n'y a pas que le mot pour être à la mode :
l'action de mettre au pluriel l'est aussi : nombre de concepts, de
données abstraites sont systématiquement écrits avec un "s", dont
on pense qu'il en traduira mieux la diversité. Comme si le
singulier n'était plus que pour les obtus, les bornés.

E.LATTANZIO : Ainsi, il serait balourd de parler de la gauche,
alors qu'il est si bien vu de parler des gauches, des Afriques, de
disserter sur les structuralismes. Cet effet de mode a affecté des
dénominations plus triviales, puisqu'il y a beau temps qu'on vous
propose au restaurant des steaks aux deux poivres ou des fondants
aux trois chocolats.

Y.AMAR : Mais revenons au Premier ministre. Suivant l'habitude de
quelques beaux esprits, il a employé le mot comme adjectif : une
majorité plurielle. Dans cette manière de faire, qu'il n'a pas
inventée, mais qui reste encore assez rare, on note un effet
expressif qui a une double origine.

E.LATTANZIO : D'abord, on change la catégorie grammaticale du mot
(ce n'est pas un nom en apposition, mais un vrai adjectif qui
s'accorde). Ensuite, on a une formulation paradoxale, qui fait le
sel de l'expression : le mot pluriel est inclus dans une tournure
au singulier. Ce singulier est donc bien singulier, il appelle une
compréhension subtile qui implique que celui qui l'emploie est
subtil lui aussi.

Y.AMAR : Et pour le sens ? Il s'agit de montrer que cette majorité
est "diverse", qu'elle n'est pas composée de députés issus du même
parti, qui ont les mêmes idées, les mêmes sensibilités. On évoque
donc la tolérance, le respect des différences, l'ouverture et
l'harmonie.

E.LATTANZIO : En même temps, ce mot de pluriel est un peu vague.
"Pluraliste" a la même racine (tout ça vient de "plus").
Mais pluraliste est un adjectif souvent accolé à "pays" ou à "état".
Le système pluraliste s'oppose au système du parti unique :
plusieurs partis politiques existent et sont autorisés. Le mot évoque donc
un débat démocratique plus large, ces partis peuvent être opposés et se
combattre. Pluriel évoque les facettes d'un même corps, les diaprures
d'un seul éventail.

Y.AMAR : "Pluri-" est un préfixe d'origine latine, assez utilisé
pour évoquer cette idée de pluriel, mais utilisé en général dans
des mots assez savants : pluridisciplinaires, plurilingue,
plurivalent. Il est parfois en concurrence avec "multi-" (latin
également) ou "poly-" (grec), à cette différence près qu'il évoque
moins le grand nombre : "pluri-" implique "plus d'un", il implique
presque toujours "plus de deux", sinon on préciserait : le
plurilinguisme n'est pas le bilinguisme; mais il n'implique pas
forcément l'idée de "nombreux".


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