AJOURNER, DIFFERER, RETARDER

Par: (pas credité)


La menace que l’âge et la santé peut-être chancelante de Maurice Papon font courir à son procès est sans cesse celle d’un « ajournement ». C’est-à-dire d’une interruption de la procédure, que l’on reprendra plus tard, quand les conditions le permettront. « Ajourner », c’est donc remettre à un autre jour, à plus tard. Ce sens actuel, qu’on trouve en général dans un vocabulaire juridique ou administratif, est en contradiction avec la première signification de cette famille de mots : en ancien français, et toujours dans un langage juridique, « ajourner » quelqu’un, c’était l’assigner à comparaître un jour particulier. « Ajourner », c’était donc à l’époque, fixer un jour -pratiquement l’inverse du sens actuel, hérité de la langue anglaise, qui nous avait emprunté le mot. Aujourd’hui, « ajourner », c’est remettre à plus tard, en évaluant parfois le délai -« ajourner à huitaine »- mais le plus souvent sans donner de date précise : ajourner à une date ultérieure ou même « ajourner sine die », c’est-à-dire, sans donner de jour. Et cette expression latine indique bien que le délai sera long, qu’il n’est même pas nécessaire de le préciser, et qu’il sera peut-être bien le prélude à un abandon pur et simple. (Cf calendes grecques, bien que « sine die » n’ait pas le caractère familier, ni l’effet ironique de cette dernière expression).

« Ajourner » n’est pas exactement synonyme de « différer ». D’abord, ce verbe ne fait pas partie du vocabulaire technique du Droit ou de l’Administration. Ensuite, il ne s’emploie pas lorsqu’un processus est déjà en cours : différer un événement quand il n’a pas encore eu lieu, et qu’on repousse la date à laquelle il avait été envisagé.

Attention, là aussi, des nuances de sens : on ne « diffère » quelque chose que pour un temps assez bref, dont on connaît presque toujours la durée ; l’événement est décalé, simplement. Cf les retransmissions sportives « en différé » -on précise parfois « en différé ».

Et attention, on ne parle pas de « différence » mais de « différance » (à part Derrida, les bons jours).

Quelques synonymes de « différer : repousser, remettre, reporter ». Ces derniers mots appartiennent à un langage courant -« repousser » est d’ailleurs légèrement plus familier- alors que « différer », d’un emploi plus rare, est bien plus recherché.

Un point commun à « ajourner » et à « différer » : il s’agit toujours d’événement, jamais de personnes ou de choses : on ne dit pas « le train a été différé », mais « retardé ».

Enfin, « ajourner » et « différer » s’emploient toujours lorsqu’il s’agit d’une décision délibérée, et non d’un résultat, ou d’un concours de circonstances : « l’arrivée de l’étape a été retardée par la pluie (on n’y peut rien). Et en conséquence, la cérémonie a été différée par le Maire ».


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