JUNGLE, FORET ET COMPAGNIE

Par: (pas credité)


"Dans la jungle des villes", pièce de Brecht abondamment reprise
ces derniers temps. La pièce est à la mode, et le mot de "jungle"
aussi. C'est le moment de s'interroger sur ce dernier. Destin
bizarre pour ce terme plus qu'exotique: il a souvent représenté un
enjeu particulièrement symbolique pour les plus crispés de nos
puristes : comment le prononcer ? L'académie, me semble-t-il, tient
encore pour "jongle", prononciation tout à fait honorable, mais
hélas presque totalement sortie d'usage - enfin, c'est un moyen de
distinction comme un autre. C'est quand même bizarre pour un mot
qu'on a emprunté à l'anglais, qui lui-même le tient de
l'hindoustani "jankal" -territoire inexploré, inhabité- ce
dernier ayant hérité le mot du sanskrit. Mais bon !

"Le livre de la jungle et les aventures de Tarzan l'homme-singe"
ont contribué à populariser cet environnement sympathique qui
semble abriter un moderne et naïf monde de bons sauvages. Mais à
partir des années 20, en Amérique, ainsi qu'en Allemagne et en
France, le mot est devenu une fréquente image de la société
moderne et de son univers impitoyable. "La loi de la jungle" est
celle du plus fort. La "jungle" est synonyme de milieu dur, dont
il faut connaître les codes, sinon les lois, déconseillé aux naïfs
et aux tendres qui y seront broyés sans pitié. Encore aujourd'hui,
on entend dire : la politique est une jungle (on l'a dit il y a
quelques années, en particulier après le suicide de Pierre
Bérégovoy), l'audiovisuel est une jungle, etc. Mais la jungle a
aussi été associée aux villes inhumaines, anonymes et bruyantes,
ce qui a accrédité l'expression "jungle des villes" présente dans
le titre de la pièce de Brecht (Cf. "Asphalt jungle" en anglais),
et explique le succès du style "jungle" dans la musique américaine
de la fin des années 20 et du début des années 30. C'est par
rapport à toutes ces références qu'il faut interprêter l'actuel
succès de la "techno jungle", nouvelle musique à succès dans la
France jeune d’aujourd'hui qui mit en avant tout un foisonnement de
percussions (c'est la différence essentielle avec la techno non
jungle - la vieille techno).

Jungle a un synonyme, "forêt vierge", moins spécifiquement reliée
à l'Inde, mais qui donne bien la même idée de forêt où l'on n'a
jamais pénétré. "Forêt dense" est plus technique, et renvoie plus
généralement à l'Amérique du Sud, et en particulier à la forêt
amazonienne.

Quant à "forêt" tout court, c'est un mot qui s'applique très bien
aux réalités françaises, bien qu'il y en ait de moins en moins
(des forêts, pas des réalités). Mais pourtant, le mot qui évoque
le plus l'inquiétude, l'inconnu, le danger, c'est le "bois", pas
la forêt. Ainsi, on peut être "volé comme dans un bois",
c'est-à-dire totalement et sans aucune possibilité de se défendre.

Il y a des gens qu'on n'aimerait pas croiser "au coin d'un bois" -
donc dans un lieu désert, écarté, propice à l'agression, et où
personne n'est là pour vous secourir. Enfin, moins agressante,
l'expression "des bois", qui évoque une certaine authenticité,
l'éloignement des moeurs urbaines décadentes. On trouve ça dans
"homme des bois", pas antipathique, le célèbre "Robin des bois"
bien sûr, et récemment preuve de la vitalité de la formule, une
jeune chanteuse s'est fait appeler Rachel des Bois.


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