TRIPOT, CASINO

Par: (pas credité)


Rien ne va plus à Ankara : voilà qu'on ferme les maisons de jeux.
"Maisons de jeux" ? Lieux où l'on joue, certes, mais à des jeux
d'argent. C'est dans ce seul sens qu'est pris le verbe jouer. Et
la morale est toujours un peu sourcilleuse sur ces activités - ce
qu'exprime assez bien l'expression "maisons de jeux". Souvent, les
expressions "maisons de ..." expriment une vague gêne linguistique
qui relaye un inconfort moral. Ce n'est pas tout à fait vrai pour
"maison de retraite", quoi que ce soit un euphémisme technique pour
hospice ; mais ça l'est certainement pour "maison de passe", "de
plaisir", de "tolérance". C'est probablement pour échapper à cet
écho péjoratif qu'on parle de "cercles de jeux", sociétés
privées, soumises en tant que telles à une réglementation
particulière.

Il y a en tout cas un mot qui, par son côté péjoratif évoque
immanquablement un établissement illégal, c'est "tripot", dont le
statut marginal est souvent précisé : "tripot clandestin"...
Arrière-salles, locaux écartés où l'on se fait introduire par un
parrain averti, l'imagerie de ces pièces fiévreuses et enfumées
est féconde. "Tripot" est de la même famille que "tripoter".
L'origine en est un peu embrouillée mais il s'agit surtout de jeux
de mains et de jeux de vilains : tripoter c'est manier,
manipuler, manigancer. L'adresse et la dextérité y sont toujours
suspectées de mauvais desseins. Et tripot, dans divers argots, a
tour à tour signifié acte sexuel, ruse, enclos où l'on joue à la
paume, maison de jeu, et par antiphrase, poste de police.

Casino a un parcours un peu similaire au départ. Calque de
l'italien, c'est un diminutif de casa, c'est-à-dire petite maison.
On voit tout de suite où je veux en venir : là encore, il y a du
commerce amoureux dans l'air, et dans tous les sens du mot
commerce, puisque le casino commence par être un "bordel".
Le mot évolue vers les jeux d'argent mais franchit la barrière de la
légalité. Un casino est aujourd'hui un établissement presque
toujours luxueux où se pratiquent ouvertement, sous l'oeil
intéressé de l'Etat, des jeux de hasard bien définis : roulette
(interdite dans un rayon de cent kilomètres autour de Paris),
boule, baccarat, chemin de fer, sans oublier les bandits manchots,
ces machines à sous dont on actionne le barillet à l'aide d'un
manche qui figure ce bras unique, pervers et prédateur -
traduction littérale de l'argot américain, mis à l'honneur par
Lucky Luke.

Il faudrait une émission entière (et bien plus) pour explorer le
vocabulaire du casino, mais si on a le temps, on peut dire un mot
du croupier. Pourquoi croupier ? C'était à l'origine celui qui,
sans mener le cheval, montait en croupe derrière un cavalier.
C'est devenu celui qui, sans jouer lui-même, se tenait derrière le
joueur (pour assister, commenter, conseiller...). C'est maintenant
cet employé sans poche qui fait tourner les roues du hasard.


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