DISTANCIATION

Par: (pas credité)


Pour les cent ans de la mort de Brecht, on célèbre le grand homme,
tout en récupérant l'intégralité de ses aspects. Longtemps
identifié à son oeuvre militante, il séduit par son équivoque, ses
contradictions, sa multiplicité. Il n'empêche : il aura au moins
laissé un mot et un concept importants pour le théâtre, et,
au-delà, pour la modernité : la "distanciation".

Ce terme renvoie d'abord à une attitude d'acteur qui ne doit pas
s'identifier à son personnage, ni à ses allures, ni à ses
émotions. Au contraire, il doit être conscient des artifices et
des techniques déployées pour jouer ce rôle. Le mot s'étend au
sens même des pièces. Dans "La résistible ascension d'Arthuro Ui"
par exemple, on sait bien qu'Ui renvoie à Hitler. Mais attention :
Ui "n'est pas" Hitler, Chigago "n'est pas" Berlin; la fiction
dénonce simultanément deux situations condamnables, tout en se
dénonçant elle-même comme fiction. L'illusion à laquelle on prend
le spectateur doit également fonctionner comme mécanisme de
désillusion.

Le succès du mot, notamment dans les années 70, a permis qu'on
l'emploie un peu à toutes les sauces, en particulier, par rapport
au rôle social de chacun d'entre nous. "Simple comme il est, on ne
le prendrait jamais pour un général des pompiers en civil. Il est
très distancié par rapport à ses responsabilités et à son
pouvoir".

Ne pas confondre bien sûr "distancier" et "distancer", qui
signifie creuser l'écart : "Anquetil a distancé Poulidor au col du
Lautaret". Mais être distancié, ce n'est pas non plus "prendre ses
distances", c'est-à-dire s'éloigner, devenir distant.

Il existe d'autres expressions dont les images et le sens sont un
peu analogues :
"Prendre du recul" : pas mental fait en arrière (ou de côté), qui
permet de remettre les choses à leur juste place, mieux juger des
proportions, ne pas tout prendre "au premier degré". Le patron a
confié le dossier Sirtob à Jean-Jules. Il y a quelques mois, j'en
aurais fait une maladie, mais aujourd'hui... j'ai pris beaucoup de
recul par rapport à ma vie professionnelle. C'est souvent le temps
qui passe qui permet de prendre du recul, et d'ailleurs
l'expression équivaut à "avec le recul du temps". Le temps qui
passe peut être long, et on peut ainsi parler du "recul historique" :
"A t-on aujourd'hui le recul historique suffisant pour parler
sans passion de la Guerre d'Algérie ?".

Comment comprendre l'expression ? Vous êtes devant une fresque de
Quatre mètres de haut sur dix mètres de large. Vous ne saisissez
rien de ce qu'elle représente; vous ne voyez que des taches de
couleur. Il faut reculer pour embrasser l'ensemble d'un coup
d'oeil.

De même, on dit "prendre du champ", avec le même sens littéral et
figuré : "Je suis surmené et irascible ; j'ai trop de travail. Je
devrais partir quelques jours à la campagne, cela me permettrait
de prendre du champ.


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