GENTILHOMME

Par: (pas credité)


Dans la série de manifestations présentées sous le titre générique : "La
Havane à Chaillot", on peut voir et entendre, en espagnol, mis en scène
par Jérôme Savary, et interprété par des comédiens cubains, le Bourgeois
Gentilhomme (El Burgès Gentilhombre). Ce qui prouve au moins qu'il y a une
transparence du français à l'espagnol qui permet une traduction du titre
mot à mot.
La cruauté de la pièce vient de ce que le señor Jourdain est un vrai
bourgeois, point gentilhomme du tout, mais qui, commerçant enrichi,
aimerait bien passer pour tel.
On a oublié à quel point ce mot de gentilhomme est pertinent. En effet, à
l'époque classique encore, on appelait gentilhomme un noble de naissance.
Celui qui, de naissance roturière, était anobli, n'avait pas droit à ce
qualificatif, alors qu'il serait acquis à ses enfants.
Un peu d'histoire : le mot apparaît en français dès le milieu du XIème siècle
(gentil hom), en deux mots, d'abord, puis en un. Même si la soudure est
ancienne, l'orthographe et la prononciation gardent vivante l'origine du
mot, jusqu'à nos jours : gentilhomme/gentilshommes.
Gentil vient de gentilis (latin), qui lui-même vient de gens : famille
noble, lignée. La noblesse se prouve par la naissance. On est dans la même
logique qu'avec le mot hidalgo = hijo de algo : fils de quelqu'un.
L'ascendance nommée est le signe du seigneur.
Mais bien sûr l'explication étymologique s'oublie vite dès lors que le mot
est entré dans la langue, et les sens se spécialisent : le gentilhomme est
en particulier un noble spécialement attaché à la personne du Roi. Et dans
la langue courante, le terme désigne quelqu'un de petite noblesse, à qui
souvent la naissance tient lieu de richesse : D'Artagnan est un
gentilhomme, pas de Prince de Conti. De toute façon, très vite, le mot a
pris des significations figurées et morales, qui décrivent le comportement,
et non l'appartenance sociale : le gentilhomme est celui qui a les qualités
que l'on prête au seigneur : bravoure et noblesse de cœur. Le mot va donc
davantage servir de qualificatif que de nom : il a agi en gentilhomme.
Attention , sous l'Ancien Régime, on n'aurait pas eu l'idée de parler ainsi
d'un roturier. Mais le mot permet de renchérir sur les qualités d'un noble :
Monsieur le Baron s'est conduit en vrai gentilhomme (sous-entendu : ce
n'est pas tout d'être noble, il faut encore correspondre à sa qualité).
On a parlé de l'espagnol, il faut maintenant parler de l'anglais : le
gentleman est le calque du gentilhomme : et surtout depuis le XIXème siècle,
il renvoie à une certaine idée de la bonne éducation et de la distinction
anglaises : tact et galanterie, notamment vis-à-vis des femmes. Alors que
le mot avait commencé à être employé pour désigner une réalité de la
société anglaise (noblesse non titrée), et même de certaines de ses
particularités (gentleman-farmer, cité par Chateaubriand), il a été annexé
par la France snob de la fin du XIXème au point d'être prononcé à la
française. On trouve enfin le terme dans une expression américaine peu
fréquente, mais comprise en français : gentleman's agreement, qui désigne
un accord privé entre deux personnes, sans intervention d'une instance
légale ou officielle.


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