SOUFFRANCE

Par: (pas credité)


"Parler au quotidien" n'a qu'une voix aujourd'hui ! Pourquoi ?
Evelyne Lattanzio est souffrante. Rassurez-vous, rien de grave, mais vous ne
l'entendrez pas pendant une semaine. Elle est "souffrante" : mot vague et
poli qui excuse son absence au travail, sans en dire trop sur ce qui ne va
pas.

L'expression appartient à un langage assez administratif, ou officiel,
ou simplement distant, et sonne un peu comme un euphémisme - en tout cas
une façon de ne pas donner de détails qu'on considère comme privés, les
maux du corps étant bien souvent considérés comme tabou. Lorsqu'on déclare
qu'on est souffrant, est-ce que ça veut dire que vraiment on souffre, qu'on
a mal ? Non, pas nécessairement : le mot est très éloigné de son sens
concret. Il est même, et c'est paradoxal, bien plus abstrait que
l'expression "être malade", qui appartient à un niveau de langue bien plus
oral, bien plus courant, bien plus quotidien.

Ce dernier état du mot (du moins au niveau de son sens), correspond bien à
son histoire, riche en rebondissements sémantiques. "Souffrir" vient en effet
du latin populaire sufferire, qui se décompose en sub (= sous) et ferre
(= porter). Il est donc clair que le mot a exactement la même structure que
supporter (sous-porter).

Pas étonnant, par conséquent, que les significations des deux mots se
soient plus d'une fois croisées.
Le sens actuel le plus fréquent est "avoir mal, éprouver une douleur", que
cette douleur soit physique ou morale. Et le verbe est ordinairement
intransitif, c'est-à-dire qu'il s'emploie sans complément : on souffre, un
point c'est tout. Mais cette acception est relativement moderne
(XVIe siècle), et les premiers sens de mots ont été sensiblement différents.

"Souffrir", c'est d'abord résister. Au Moyen-Age, on parlait de "souffrir un
assaut" - ne pas y céder.
Puis, plus proche du sens moderne, est venue la signification "endurer",
subir une chose désagréable : "souffrir une blessure, une maladie", etc.
Aujourd'hui, on dirait "souffrir d'une maladie, d'une blessure" : la
provenance, la cause s'exprime à l'aide de cette préposition "de". Pourtant,
on trouve encore des expressions toutes faites comme "souffrir mille morts",
"souffrir le martyr" qui sont une survivance de la construction médiévale.

Le sens du verbe "souffrir" s'est encore modifié jusqu'à vouloir dire
"tolérer, permettre, accepter" : "on souffrait quelqu'un" quand on en tolérait
la présence. Là encore, on a une trace de cette tournure en français
moderne, avec une expression figée. Elle ne s'emploie plus qu'à la
négative, et bizarrement elle sonne un peu, non pas comme du français
archaïque, mais comme du français un peu populaire : "je ne peux pas le
souffrir" (= je le déteste).

Un nom dérivé de "souffrir", c'est "souffrance". Il a, bien sûr, un sens
ordinaire, qu'on considère aujourd'hui comme un sens littéral : souffrance = douleur.
Mais là encore, de nombreuses significations ont précédé, qui
parfois laissent quelques traces. La souffrance, c'était la trêve
(souffrance de guerre), et "mettre en souffrance" signifiait faire cesser,
arrêter momentanément. On en garde la formule "en souffrance", c'est-à-dire
en suspens, en attente, formule souvent postale (lettre, colis en
souffrance) qu'on utilisera avec un évident profit poétique à d'autres fins :
"un amour en souffrance".


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