IMPATIENCE CULINAIRE

Par: (pas credité)


Ah ! Comme on l'attendait ! Et comme on avait raison de l'attendre ! Il est
enfin sorti, le guide Michelin 99 avec, comme surprise du chef, la première
étoile que Bibendum décernât jamais à un restaurant chinois. Et si notre
impatience était justifiée, c'est que ce sentiment s'exprime très
fréquemment à l'aide d'un vocabulaire qui sort de la cuisine.

Car la cuisine, ça prend du temps, et c'est dur d'attendre. De là ces
métaphores : "J'ai demandé un rendez-vous à Suzon, et ça fait quinze jours
qu'elle me fait mariner". "J'ai demandé une HLM à mon maire et ça fait quinze
ans qu'il me fait mariner". L'affaire traîne donc ; rien de définitif, mais
on espère encore sans y croire. C'est ce ni oui ni non qui n'en finit pas
qui détermine la "marinade". L'image se comprend puisqu'au sens propre, il
s'agit d'un type de cuisson particulièrement lent : pas de feu ; la
modification s'opère par la stagnation dans un milieu légèrement corrosif
ou émollient : citron, vinaigre, vin épicé, saumure ("mariner" se confond
parfois avec "marner", mot d'argot sans rapport au départ, qui signifie
"travailler dur").

On a à peu près la même idée avec l'expression "faire mijoter", qui évoquera
simplement une intention plus délibérée de la part du cuisinier (ou de la
cuisinière).
Si au lieu de vous "faire mariner" ou "mijoter", on vous fait "cuire à petit feu"
ou "rôtir à petit feu", l'expression a un côté plus sadique et l'image est
plus douloureuse, que votre tortionnaire agisse par malice, étourderie ou
indifférence. On attend quelque chose dont on est sûr qu'il va se produire
mais l'échéance tarde (proclamation des résultats d'un concours,
etc.). L'idée qui prévaut est celle de la longueur et fait penser à quelque
torture raffinée.

Ça nous mène à l'image du gril (un seul "l", contrairement à l'anglicisme).
C'est un instrument de cuisson à partir du XIVème siècle associé à la
torture. Il est même possible que l'outil ait servi d'instrument de torture
avant de passer à la cuisine. Rappelons Saint-Laurent, martyr de la foi,
sommé par le préfet de Rome en 258 de livrer les richesses de l'Eglise. Il
les distribua aux pauvres et, montrant la foule des indigents, déclara :
"Voici les trésors de l'Eglise !". Aussitôt, on le fit étendre sur le gril
rougi au feu. Aujourd'hui, "être sur le gril" signifie plutôt être soumis à
un interrogatoire insupportable et sans pitié. Ou parfois, avec un sens
différent, être dans une situation insoutenable sans pouvoir le manifester
(le jaloux témoin de son infortune).

Et on pourra terminer au choix, soit avec "bouillir d'impatience", soit avec
"passer à la casserole".



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