LA LANGUE FRANÇAISE EN DEUIL DE NATHALIE SARRAUTE,

Par: (pas credité)


La littérature pleure l'un de nos plus grands auteurs ; la langue aussi : c'est une perte cruelle que la mort de cette poétesse de la langue en action, et de la langue en virtualité.

Que laisse-t-elle à la langue française ? D'abord une poétique des lambeaux. Des lambeaux de phrase arrachés au tissu de la parole… comme ses titres dont le pouvoir évocateur est déjà si fort :
"Disent les imbéciles" Une ellipse, une fin de phrase dont tout le début reste en point d'interrogation.
"Vous les entendez" Là encore quel écho : constat, question, énigme ?
"Ouvrez". C'est explicitement des mots qu'il va s'agir, de tous ceux qui poussent la porte de leur existence, qui se déploient à la marge de la langue potentielle et de la langue effective.
Voilà pour les titres de roman (et on finira en mentionnant "L'usage de la parole"), mais le théâtre n'est pas moins intéressant : "Pour un oui, pour un non", titre de sa pièce la plus connue et la plus représentée (encore deux mises en scène, l'année dernière). Cette expression toute faite est ancienne : on la trouve déjà citée par Furetière en 1690, avec la définition suivante : à tout propos, sans raison valable. Pourtant la tournure est familière, appartient plutôt à la langue parlée, celle qui s'évapore, dès qu'elle est dite.

L'intérêt de Sarraute pour le langage tient là-dedans : non pas le sens d'un mot une fois pour toutes, dans le dictionnaire. Mais ce qui s'en échappe lorsqu'on le prononce, lorsqu'on le laisse échapper, dans son ton, son rythme, le suspens qu'on ménage entre les syllabes - sa chaire en fait. C'est le cas pour "C'est bien… ça", cette formule insignifiante, qui fera peut-être se brouiller deux amis par tout ce qu'elle exprime et sous-entend. C'est aussi vrai d' "isma", cette façon particulière de prononcer certaines fins de mots : "Romantisma, capitalisma, syndicalisma, structuralisma. C'est cette fin en "isme". Il la redresse ; c'est comme la queue d'un scorpion. Il nous pique, il déverse en nous son venin…".




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